Le journal de M

--

Vendredi 1 Août 2008 à 17h19

Vers 16h, elle avait de plus en plus de misère à respirer, on voyait qu’elle devait faire un effort pour faire entrer l’air dans ses poumons et elle s’est mise à râler fortement. On a appelé l’infirmière pour qu’elle vienne à la maison, on savait que c’était maintenant une question d’heures. On a aussi rappelé les membres de la famille et les amis proches qui voulaient la voir une dernière fois.

À un certain moment, j’ai du sortir dehors et j’ai pleuré pendant un bon moment. J’étais incapable de pleurer devant les gens mais j’avais tellement de peine… Je savais maintenant que c’était inévitable. On était vendredi et si je n’avais pas devancé mon congé, je serais arrivé seulement le lendemain soir. Je suffoquais à l’idée de la voir partir mais j’étais contente d’être présente, pour elle, je remerciais la vie d’avoir pris la décision d’arriver plus tôt, d’avoir pu passer ces derniers moments avec elle. Même si elle était très faible, on a quand même pu discuter un peu, se dire à quel point on s’aimait et on tenait à l’autre.

L’infirmière est arrivée vers 20h à la maison. Elle nous a confirmé qu’il ne restait plus grand temps maintenant. Elle a demandé à ce que quelqu’un aille à la pharmacie chercher un médicament qui ferait assécher ses muqueuses et qui ferait qu’elle râlerait moins, que ça l’aiderait à respirer un peu. Mon oncle a voulu y aller mais Y a dit qu’il irait. On lui a tous dit de ne pas y aller mais il a répondu « elle attend peut-être juste que je ne sois pas là pour partir, elle sait que je n’aime pas ça voir quelqu’un mourir ».

Y n’était pas encore partie mais j’ai pris sa main dans la mienne, je me suis penchée à l’oreille de C et je lui ai murmuré, tout en lui flattant le front « Ma belle C, si tu attends qu’Y ne soit pas là pour partir, c’est le bon moment. Il est parti à la pharmacie chercher des médicaments pour toi. Tu t’es battu assez longtemps, si tu es prête, tu peux partir maintenant. Je t’aime ma belle C, et je te promets de prendre soin d’Y ».

Je ne sais pas pourquoi je n’y ai pas pensé avant, mais C avait l’habitude d’écouter de la musique quand elle se reposait. Pour Noël, je lui avais offert un lecteur MP3 et elle m’avait fait mettre dessus plein de chansons qu’elle aimait. Après lui avoir doucement parlé, j’ai pensé à son lecteur et je suis allé le chercher. Avant de lui mettre les écouteurs sur les oreilles, je lui ai dit doucement à l’oreille que j’allais lui mettre sa musique parce que je savais qu’elle appréciait quand elle voulait se reposer.

Je me suis assurée que le son n’était pas trop fort, parce que l’infirmière m’avait dit qu’ils entendaient les sons beaucoup plus fort qu’en temps normal. J’ai déposé les écouteurs sur ses oreilles et j’ai tout de suite eu l’impression que sa respiration était plus calme. J’en ai fait part à l’infirmière mais elle m’a dit que rien n’avait changé. Finalement, 5 minutes plus tard, elle m’a dit que j’avais raison, qu’elle respirait plus doucement. Et ses râlements avaient beaucoup diminué aussi.

Je lui tenais la main et je lui flattais le front. Sa respiration était de plus en plus calme et lente. Environ 10 minutes plus tard, elle a cessé de respirer. Mon cœur a cessé de battre pendant un instant. J’ai fermé ses yeux, je lui ai fait une bise dans le front, je lui ai souhaité bon voyage et je lui ai dit que je l’aimais. Je suis sortie dehors, j’avais besoin de me retrouver seule. Aussitôt dehors, je me suis mise à pleurer toutes les larmes de mon corps. Y arriverait d’une minute à l’autre et je devais lui annoncer.

Quand il est arrivé et qu’il m’a vu sur le balcon, il est parti à courir. Juste avant de monter les marches, il m’a regardé et je lui ai dit qu’elle était partie, que ça faisait environ 10 minutes. Je l’ai serré dans mes bras, on a pleuré ensemble quelques secondes et Y est tout de suite allé au salon pour la voir. Je n’oublierai jamais la scène que j’ai vu à ce moment là. Y s’est couché à côté d’elle, l’a enlacé et s’est mis à lui parler, il pleurait à chaudes larmes. L’amour de sa vie, avec qui il a vécu pendant 28 ans, venait de s’éteindre. Je pouvais très bien sentir sa douleur. J’avais le cœur brisé par la perte de C, mais également de voir à quel point Y avait mal.

La famille immédiate de C était aussi présente quand elle a rendu son dernier souffle. De voir son frère accroupi à côté du lit, la tête sur son ventre à pleurer comme un bébé a été très difficile. On pouvait voir la douleur sur le visage des gens présents, on pouvait la sentir aussi.

Je me sentais mal envers mes cousines, envers le frère de C, j’avais peur qu’ils pensent que j’essayais de prendre leur place, moi qui était dans leur vie depuis si peu longtemps. On était tous assis au salon autour de C et je leur en ai fait part. Je n’oublierai jamais la réponse qu’ils m’ont tous donné, ça m’a beaucoup soulagé et fait réalisé à quel point ils m’aimaient et que je faisais bel et bien partie de leur famille. Sans hésiter, ma cousine M, celle qui accompagnait Y la première fois que je l’ai rencontré, m’a dit que je n’avais pas à m’en faire pour ça, que j’étais pour C la fille qu’elle n’avait jamais eue, qu’elle me considérait ainsi et qu’elle était certaine que c’est ce qu’elle voulait, que je sois à ses côtés pour la supporter jusqu’à la fin. Et tout le monde a acquiescé et m’a serré dans leurs bras.

On a passé le reste de la soirée à se remémorer des souvenirs d’elle. D’entendre tout le monde raconter leurs histoires m’a fait mal. Mal parce que ça venait encore une fois me rappeler tout ce que j’avais pu manquer de bons avec eux. Ils avaient tout plein de souvenirs heureux à se raconter et ça m’arrachait le cœur de penser que j’aurais pu connaître tout ça si ça n’avait pas été de l’égoïsme de ma mère. Ce n’est pas facile d’accepter qu’une personne ait intentionnellement fait en sorte que ta vie prenne un tournant différent un jour. Surtout quand on se rend compte plusieurs années plus tard de ce qu’on a manqué.

On a beaucoup parlé ce soir là, je crois que ça fait du bien à tout le monde. Vers 23h, ils sont venus chercher C pour l’amener au salon funéraire. Comme elle est décédée d’une longue maladie, il n’y a pas eu d’autopsie. Avant qu’elle quitte la maison, nous lui avons tous dit un dernier au revoir.

Par la suite, tout le monde est rentré tranquillement chez eux, les journées suivantes s’annonçaient assez chargée et on aurait beaucoup de choses à faire. Avant d’aller dormir, j’ai serré Y dans mes bras et on a pleuré un bon coup. On savait tous les deux qu’elle était beaucoup mieux maintenant là où elle était. Mais perdre un être cher, même quand on sait qu’il est bien mieux là haut, est impensable.

Je suis allé me coucher et bizarrement cette nuit là, j’ai dormi paisiblement, d’un sommeil très réparateur. Je suis convaincue qu’elle était avec moi cette nuit là et qu’elle me remerciait d’avoir fait avec elle les derniers pas à faire pour qu’elle puisse traverser de l’autre côté…