Le journal de M

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Vendredi 25 Juillet 2008 à 20h01

Je suis revenue au chantier à la fin du mois de février et mon prochain congé était prévu du 12 au 21 avril. Chaque matin, je demandais des nouvelles à Y, je voulais savoir si C avait bien dormi, si elle avait beaucoup de douleur, si les médicaments la soulageait. J’étais inquiète, je savais qu’elle souffrait et j’aurais donné n’importe quoi pour porter sa souffrance pour la libérer un peu.

Y avait tout aménagé pour lui rendre la vie le moins désagréable possible. Tous les matins, il lui donnait son bain. Elle était relativement autonome pour son état, elle pouvait se lever, manger seule, même parfois se laver seule lorsqu’elle avait de bonnes journées. Elle avait une chaise d’aisance à porter de main, c’était moins souffrant qu’une toilette normale. C était grande et c’était moins difficile pour elle parce que c’était un peu plus haut. Elle était capable d’y aller seule, mais elle ne pouvait pas s’essuyer elle-même. Je me souviens comme si c’était hier de la première fois où j’ai du aller avec elle parce qu’Y était parti faire des commissions. Elle n’arrêtait pas de s’excuser et je pouvais voir la honte dans son visage. Ça m’a dévastée, je n’oublierai jamais son visage à ce moment là.

J’avais besoin qu’Y me donne un compte rendu de ses journées, ça me donnait un peu l’impression d’être présente, même si je n’y étais pas de corps. À mon départ, son état était encore relativement stable mais il s’est détérioré assez rapidement, vers la mi-mars. Elle est passée de 6 à 27 mg de morphine en l’espace de 2 semaines. Les journées passaient et je n’avais qu’une chose en tête, revenir auprès d’elle. J’avais des choses à lui dire, que je n’avais pas été capable de lui dire jusqu’à présent. Je savais qu’elle savait, mais je tenais quand même à lui en faire part.

Plus les jours avançaient et moins elle allait bien. Elle dormait de plus en plus et elle n’avait même plus la force de me parler au téléphone. Je demandais à Y d’être franc avec moi, de ne rien me cacher. Les infirmières allaient à la maison tous les jours et je savais qu’il avait l’heure juste concernant sa situation parce qu’une des infirmières était parente avec eux et une autre était une très bonne amie de la famille.

Fin mars, j’ai demandé à Y de me dire combien de temps les infirmières lui donnait et il m’a répondu que C avait un rendez-vous de prévu le 18 avril et que l’infirmière lui avait dit qu’il n’aurait probablement pas à se déplacer. Je savais que les jours étaient comptés. Et je savais aussi que C m’attendrait, comme elle me l’avait promis. Elle se battrait jusqu’au bout, pour me voir une dernière fois.

Ça faisait déjà quelques mois que je pensais écrire une lettre à C mais je repoussais toujours le moment, je m’en sentais incapable. Après cet appel, je savais que je devais le faire maintenant, avant qu’il soit trop tard. Si je n’arrivais pas à temps, elle pourrait au moins lire ma lettre.

Cette nuit là, j’ai passé la nuit debout, à pleurer. J’ai mis plusieurs heures à arriver à écrire ma lettre. Je pleurais tellement que je ne voyais plus ce que j’écrivais. J’avais tellement mal, j’étais déchirée, j’aurais voulu mourir avec elle mais je devais rester forte pour Y, il aurait besoin de moi, après. Au travail, mes collègues étaient au courant de ma situation et heureusement, je pouvais en parler ouvertement. Il m’arrivait souvent de pleurer, soit parce que je n’avais pas eu de bonnes nouvelles ou parce que j’avais un trop plein. Tout le monde était solidaire à ce qui m’arrivait, ça m’a aidé à continué.

Le lendemain matin, j’ai scanné ma lettre et je l’ai envoyé à Y, en lui demandant de la remettre à C.

Ma chère C,



Il y a longtemps que je pense à t'écrire mais je n'avais pas le courage de le faire. Peut-être parce que j'avais peur d'attirer le mauvais sort, ta situation était stable depuis si longtemps ! La pensée de ton départ me fait tellement mal, j'ai l'impression de perdre une partie de moi.



Notre histoire aurait pu être si différente, mais la vie en a décidé autrement. Et le malheur a fait que la maladie était déjà installée lorsque je suis entré dans votre vie. Je suis si heureuse que vous fassiez maintenant partie de ma vie... Et sache que jamais je ne l'ai regretté, bien au contraire !



J'ai eu le bonheur de connaître deux personnes tellement merveilleuses, généreuses et compréhensives. Deux personnes qui se soucient de moi et qui ne veulent que le meilleur pour moi. On a peut-être aucun lien de sang toi et moi mais sache que tu occupes une très grande place dans mon coeur et que tu y resteras pour toujours. Et cette place est aussi importante à mes yeux que celle d'une mère.



J'aurais encore tellement de choses à te dire, à te faire découvrir. J'ai peine à croire que bientôt tu n'y seras plus, c'est comme si une partie de moi s'en allait à jamais.



Depuis le premier jour où je vous ai rencontré, je me suis tout de suite sentie accueillie par vos deux familles, comme l'enfant prodigue qui revient plusieurs années plus tard alors que plus personne n'attendait son retour.



Je n'oublierai jamais la fête de mes 30 ans que vous avez organisée dans mon dos. De voir tout le monde présent m'a ému au plus haut point et ça restera toujours gravé dans ma mémoire. Je te remercie pour cette attention toute particulière envers moi.



Je te remercie pour tous ces moments passés avec toi où tu me racontais tout plein de choses sur vous, sur votre vie. Ça m'a permis de mieux connaître Y, qui ne parle pas beaucoup de lui. Je savourais toutes les conversations qu'on avait ensemble parce que je savais que j'allais en apprendre toujours un peu plus. Et je te remercie pour la confiance que tu m'as si vite donnée.



Ma belle C, je t'aime si fort... si tu pouvais seulement imaginer à quel point mon coeur se tord de douleur. Mais je remercie quand même la vie, parce que j'ai eu la chance d'arriver à temps dans ta vie pour te connaître et passer du temps avec toi. Le temps a été court mais si précieux à la fois.



Je sais C que tu m'as promis de m'attendre la dernière fois que je suis partie. Mais je sais aussi que ces derniers jours la douleur est très intense. Si tu n'as plus la force de te battre, je comprendrai. Tu as été forte pendant si longtemps... Lorsque tu n'en pourras plus, pars l'esprit en paix...



Je t'aime ma belle C... Prends soin de nous lorsque tu seras parmis les anges, parce que c'est sûr que c'est avec eux que tu seras. Un jour, j'irai te rejoindre et on fêtera ensemble nos retrouvailles... Et cette fois là, on aura l'éternité pour faire connaissance.



D'ici là, je te fais la promesse de prendre soin de ton homme, comme tu l'as fait pendant toutes ces années où j'étais absente.



Je t'aime et tu vas me manquer terriblement...



Ta M pour la vie xxx