Le journal de M

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Jeudi 24 Juillet 2008 à 15h49

Mes journées commencent à 7h au chantier. Et Y se levait à 8h parce que C avait des médicaments à prendre à cette heure là. Normalement, il me faisait un coucou via MSN entre 8h et 9h pour me dire qu’ils étaient debout et comment s’était passé la nuit pour C, si elle avait eu beaucoup de mal. L’heure avançait et je ne le voyais toujours pas en ligne. Vers 10h, il m’a téléphoné au bureau, j’avais de la misère à comprendre ce qu’il me disait parce qu’il y avait de l’interférence sur la ligne à cause du sans fil, j’ai tout de suite compris qu’il était dehors pour me parler et donc, qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas.

Le cancer avait progressé. Beaucoup, en 2 mois seulement. Assez pour que le médecin décide d’arrêter tous les traitements parce que ça ne fonctionnait plus. J’étais sous le choc, je n’arrivais pas à y croire, j’étais assommée ! J’ai tout de suite demandé comment C prenait tout ça et Y m’a répondu « Tu la connais, elle ne parle pas… mais elle pense beaucoup, elle n’a pas dormi de la nuit ». À cet instant précis, j’aurais voulu être auprès d’elle, lui dire que je l’aimais, la serrer dans mes bras, pleurer avec elle. J’avais peine à réaliser ce que je venais d’entendre.

J’ai ensuite demandé à Y comment il prenait tout ça, j’aurais voulu lui aussi le serrer dans mes bras pour lui montrer que j’étais là, que je le supportais. Lui dire à quel point il était bon, qu’il était merveilleux pour elle et qu’elle aurait jamais pu avoir meilleurs soins qu’avec lui. Que j’allais être là pour lui après, même s’il le savait déjà, sûrement.

Je me sentais tellement impuissante… J’avais juste une envie, c’était de rentrer pour rester avec eux. J’avais tellement l’impression de perdre le temps précieux qui nous restait, du temps que je ne pourrais jamais rattraper une fois qu’elle serait partie. Mais ni C ni Y ne voulait que je revienne, ils tenaient à ce que je reste, pour rembourser mes dettes. C me disait encore que même si le cancer avait progressé, elle en aurait pour un bout encore, elle se battrait.

On était au début de janvier, je venais tout juste d’arriver et j’avais 6 semaines à faire, loin d’eux. J’ai passé plusieurs soirées, seule dans ma chambre, à pleurer comme une madeleine. J’avais tellement de peine… J’avais manqué 28 ans de ma vie avec eux, je revenais dans leur vie, je les adorais, C était une vraie mère pour moi. Je n’avais jamais été proche de la mienne et avec elle, j’avais vraiment ce lient là, elle m’aimait comme si j’étais sa fille et je l’aimais comme si elle était ma mère.

J’avais le cœur en lambeau, je ne faisais que penser à elle. Sur le mur de ma chambre, à côté de mon lit, j’avais plusieurs photos d’elle et Y ensemble et aussi les photos de famille que j’avais fait faire pour eux. Même malgré la maladie et la douleur, sur toutes les photos, elle était souriante. C’était mon exemple de détermination et quand j’avais un petit bobo, je pensais à elle et je me disais « Tu te plains tellement pour rien, C souffre le martyr et elle dit pas un mot ». Ça remet les idées bien en place quand on y repense ! Je la trouvais tellement courageuse. Évidemment, comme n’importe qui, elle avait ses découragements mais ça ne durait jamais longtemps.

J’ai fait mes 6 semaines et je suis retournée en congé, pour 10 jours. J’avais tellement hâte d’arriver, j’étais impatiente de les retrouver tous les deux. Et je savais déjà que je passerais tout le temps de mon congé chez eux, je voulais profiter de chaque seconde que j’avais avec elle, c’était primordial.

Le jour de mon arrivée, F devait venir me chercher à l’aéroport parce que mon auto était chez mon frère. Je prenais l’avion à 9h20 le matin et je l’ai appelé en arrivant au bureau pour vérifier qu’il venait toujours me chercher. Quand je l’ai rejoint, il m’a dit que finalement, il ne pourrait pas venir, qu’il était désolé. J’étais tellement fâché ! Je lui avais parlé la veille et tout était correct. J’ai donc du prendre un taxi pour me rendre chez mon frère récupérer ma voiture et ensuite partir chez Y. Heureusement que la compagnie remboursait les frais de transport parce que ça m’a finalement coûté 120$ de taxi !

Une fois dans ma voiture, j’ai filé chez Y, j’avais tellement hâte de voir C ! Je suis arrivée 1h plus tard et quand C m’a vu, son visage rayonnait. Elle avait un grand sourire et elle m’a dit « Viens ici ma petite, viens me donner mon bec, ça fait tellement longtemps que j’ai envie de te voir ». J’étais heureuse d’être de retour, de pouvoir la voir, lui parler, la toucher…

On a beaucoup parlé durant mon congé, plus que les autres fois encore. On a parlé de sa maladie, de la mort. Je lui ai demandé si elle avait peur. Elle m’a dit qu’elle avait peur avant, parce qu’elle avait peur de mourir étouffer mais l’infirmière l’avait rassuré et elle n’avait plus peur. Je lui ai demandé si elle avait des choses particulières qu’elle aimerait faire. Elle m’avait déjà parlé de sa sœur qui avait écrit une lettre avant de mourir et je lui ai demandé si elle aimerait faire pareil, elle m’a dit que c’était déjà fait.

Une journée, elle m’a dit « Toune, j’ai quelque chose à te dire mais je veux que tu me promettes que tu n’en parleras pas à Y ». Je lui ai répondu que ça dépendait ce que c’était, parce qu’on avait déjà discuté du fait qu’une personne malade pouvait demander des choses qu’on ne pourrait pas faire et de ne pas accepter n’importe quoi pour ne pas se sentir coupable après si on ne pouvait pas faire la chose demandée.

Elle m’a alors dit qu’elle avait parlé avec Y, qu’il était déjà au courant mais qu’elle ne voulait pas que je lui dise qu’elle m’en avait parlé. J’ai lui dit que ça, je pouvais le faire. Et elle m’a dit « Toune, vends ton auto, elle est vieille, elle n’est plus fiable et j’ai peur qu’il t’arrive de quoi. Quand je ne serais plus là, la mienne sera à toi. Elle est neuve et je veux que ça soit toi qui l’ait ». J’en revenais pas, j’étais bouche bée ! Je ne savais pas quoi dire… Je suis partie à pleurer, j’arrivais pas à trouver les mots pour lui expliquer ce que je ressentais. Je lui ai dit merci et j’ai ajouté que de toute ma vie, je n’avais jamais reçu autant d’amour en même temps.

Deux ou trois fois durant mon congé, C a eu des gros down quand on parlait famille. Elle disait qu’elle était contente de m’avoir connu et que le cancer était venu lui voler les plus belles années qu’on aurait pu avoir ensemble. Et j’étais tellement d’accord avec elle ! Pourquoi, après avoir retrouvé une personne aussi merveilleuse qu’elle, il fallait que la vie nous sépare ? Qu’est-ce qu’on avait fait de si monstrueux pour qu’on soit séparé pendant 28 ans et que la maladie vienne ensuite nous séparer à jamais ?! C’était tellement injuste, la vie est une vraie salope parfois !

On essayait de se consoler en se disant qu’on aurait pu ne jamais se connaître et qu’au bout du compte, j’étais arrivé à temps dans leur vie. Et elle était tellement soulagée de savoir que je serais avec Y une fois qu’elle n’y serait plus, je sais que ça lui enlevait un gros poids sur les épaules, qu’elle avait la conscience plus en paix.

Le dernier jour qu’on a passé ensemble a été un vrai supplice. Je savais que la séparation s’en venait et j’avais tellement pas envie de retourner au chantier. J’ai bien failli tout annuler mais encore une fois, avec tout son objectivité, C m’a dit « Ma petite, tu dois le faire. Je vais t’attendre, je te promets que je vais t’attendre ». Je savais qu’elle allait le faire, mais pour moi cette phrase a raisonné dans mon cerveau comme si elle me disait que la prochaine fois qu’on allait se revoir, ce serait la dernière.

Ce soir là, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps… J’avais tellement, mais tellement peur de retourner au chantier et qu’elle nous quitte avant que j’aie pu la revoir une dernière fois. Je pensais juste à ça…