Le journal de M

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Mardi 22 Juillet 2008 à 14h20

De retour au chantier, j’ai eu beaucoup de discussions houleuses avec F. J’avais eu une semaine de congé, il savait quand je revenais depuis longtemps et n’a pas prévu une seule journée avec moi. Il n’était même pas à ma fête… En plus, il avait plein de problèmes, il me demandait conseil et faisait assurément toujours le contraire de ce que je lui conseillais, en me disant toujours un peu plus tard qu’il aurait donc du m’écouter. Mais chaque fois, c’était toujours la même chose… J’en ai eu assez et je lui ai demandé de partir.

Je savais depuis longtemps qu’avec lui, ce n’était qu’une question de temps mais suite à ma séparation, j’ai voulu éviter à tout prix la solitude. Maintenant que j’étais à l’autre bout du monde, seule, j’avais eu le temps de prendre du recul, de réfléchir à ce que je voulais dans la vie et surtout, à ce que je ne voulais pas.

Fin septembre, j’ai appris que le contrat sur lequel on travaillait allait se terminer bientôt. J’ai fait le tour des compagnies sur le chantier et j’ai donné mon CV. Les gens avaient apprécié mon travail et ça avait vite fait le tour. J’avais espoir de me trouver autre chose, que quelqu’un m’appellerait. En 10 semaines de travail, j’avais réussi à rembourser 5 000$ et j’espérais bien pouvoir continuer à rembourser tout ça.

J’ai quitté le chantier au début d’octobre, je n’avais rien trouvé d’autre. J’étais déçue mais en même temps, j’aurais la chance de passer du temps avec C et pour moi, ça n’avait pas de prix. Je n’ai pas cherché de travail en revenant, puisque j’avais droit à l’assurance-emploi. Je voulais prendre quelques semaines pour me retrouver dans mes affaires, faire le bilan de mon aventure et régler certains trucs avec F.

Comme j’avais l’intention de retourner au chantier et que F n’habitait plus chez moi, j’ai mis une annonce pour trouver un colocataire. J’espérais retourner au chantier mais je ne voulais pas laisser mon appartement vide, sans surveillance. J’ai trouvé très rapidement, J-D, 40 ans, et il s’est installé quelques jours plus tard. Comme je n’étais pas tellement à la maison de toute façon, ça me dérangeais pas vraiment d’avoir quelqu’un, j’étais plus souvent chez Y et C qu’autre chose.

J’ai passé du temps merveilleux avec C et Y. Je me suis encore une fois beaucoup rapproché de C, j’allais la voir tous les jours, on jasait beaucoup. Elle me confiait ses craintes, ses peurs, ses envies. Elle avait peur de mourir, elle disait qu’elle n’était pas prête à partir, qu’elle allait se battre et je savais qu’elle le ferait le plus longtemps possible. Déjà qu’elle défiait toutes les prédictions des médecins ! On lui avait donné 3 mois et ça allait faire bientôt 2 ans.

En septembre, c’était l’anniversaire de mariage de Y et C. Je voulais leur offrir quelque chose de spécial mais comme je connaissais pas leur goût vraiment, je ne savais pas trop quoi leur donner. Finalement, j’ai eu l’idée de leur offrir une séance de photo familiale. Après tout, on avait aucune photo officielle ensemble, je me suis dit que ça leur ferait sûrement plaisir. Et avec ça, j’ai offert à Y un petit album photos de moi quand j’étais petite puisqu’il m’avait dit qu’il n’en avait pas de moi, ma mère les ayant toutes emportées avec elle quand elle est partie. J’ai visé juste, je n’aurais jamais pu leur faire plus plaisir que ça ! Y s’est retiré dans sa chambre et quand je suis allé le voir, il pleurait à chaudes larmes en me demandant ce qu’il avait bien pu faire au bon Dieu pour avoir été puni comme ça. Je l’ai serré dans mes bras et je lui ai dit qu’il n’avait rien à se reprocher, que ma mère avait mal agi et qu’on ne pouvait rien y faire.

C s’est mise à pleurer elle aussi. Pour elle, j’étais la fille qu’elle n’avait jamais eu et j’imagine aussi qu’elle trouvait ça dur de voir Y pleurer comme ça. Elle avait été à ses côtés et savait très bien à travers quoi il était passé. Elle était donc fière de dire à tout le monde qu’on irait se faire poser, qu’elle aurait une photo de famille avec « sa fille ». Il ne restait qu’à trouver un jour où C se sentirait bien pour y aller, ce qu’on a fait à la fin du mois d’octobre.

Quelques jours plus tard, j’ai reçu un appel pour un emploi au chantier. On avait besoin de moi au chantier. Le jour de mon départ, une amie du chantier m’avait dit d’envoyer mon CV à un monsieur, qu’il était gérait plein de contrat en même temps et que ça faisait un bout qu’il demandait de l’aide. Je devais quitter moins d’une semaine plus tard.

J’étais contente de partir mais je devais annoncer la nouvelle à C et j’étais consciente qu’elle serait très triste. Moi aussi d’ailleurs. J’avais tellement l’impression de passer à côté de quelque chose. De perdre le précieux temps qui nous restait ensemble. Ma plus grande angoisse était qu’elle nous quitte rapidement et que je n’aie pas le temps de me rendre. Même si Y m’avait promis de m’appeler aussitôt pour m’aviser, je n’avais que ça en tête et je me sentais coupable. J’ai passé le reste de ma semaine chez eux et on a profité de chaque instant. On a beaucoup parlé, on s’est confié l’une à l’autre. C’était devenu ma confidente, elle avait toujours le mot juste et j’aimais son raisonnement, elle était très objective.

La veille de mon départ, j’ai soupé avec eux. Le temps avançait et je n’arrêtais pas de regarder l’heure en me disant qu’on allait encore une fois être séparé. On parlait de tout et de rien, mais pas de mon départ. Je ne voulais pas pleurer mais j’avais le cœur en mille miettes ! Et C trouvait toujours le mot juste… « Pars ma petite, tu ne peux pas mettre ta vie de côté pour moi. Tu as des motivations et je comprends ça, t’as une bonne raison de partir, débarrasse-toi de ces dettes là au plus sacrant et reviens-moi en forme à ton congé ». Elle me déconcertait toujours par ses réponses. Elle devait certainement être envahie de toutes sortes de sentiments et d’émotions mais elle restait toujours impartiale et logique.

Avant de partir, elle m’a dit qu’elle avait quelque chose pour moi. Elle a demandé à Y d’aller le chercher et il est revenu avec le manteau de cuir qu’elle s’était acheté avant d’être malade et qu’elle n’avait porté que quelques fois. Elle m’a dit qu’elle tenait à ce que ça soit moi qui l’aie. Je l’ai enfilé, il me faisait parfaitement. J’ai serré C dans mes bras en la remerciant, je lui ai dit que je l’aimais et que je reviendrais bientôt, qu’on passerait un Noël inoubliable, tous ensemble.

L’heure du départ avait sonné. J’ai serré Y dans mes bras, je lui ai dit que je l’aimais et qu’il allait me manquer. J’ai fait la même chose avec C en lui disant que j’allais penser à elle tous les jours, qu’on allait se parler au téléphone comme on faisait et de me donner des nouvelles quand elle aurait les résultats de son dernier examen concernant l’évolution de son cancer. On pleurait tous les 3 ensemble dans le salon. Et juste avant de quitter, C m’a lancé « On va se revoir ma petite, inquiète toi pas ».

Je suis retournée chez moi faire mes bagages. F a dormi à la maison et c’est lui qui est venu me porter à l’aéroport le lendemain.