Le journal de M

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Vendredi 30 Mai 2008 à 9h04

De retour à Y. Je l’avais rencontré pour la première fois au début de décembre et avec S, nous sommes allés souper chez lui, la veille de Noël. S m’avait laissé 3 jours avant mais j’ai joué le jeu devant Y également. J’avais accepté son invitation à souper parce qu’il voulait me présenter sa femme, C. Et je lui ai mentionné que ce serait tout, qu’il n’y aurait pas de suite pour le moment.

Ça cliqué tout de suite avec C, le courant a passé à la première seconde où je l’ai vu. Je l’ai trouvé tout de suite très sympathique et c’est elle qui a animé notre soirée avec ses histoires drôles et elle a aussi parlé de la nouvelle qu’elle venait d’apprendre. Elle avait le cancer. Un cancer incurable. Si elle n’acceptait aucun traitement, les médecins lui donnaient 3 mois à vivre. En acceptant les traitements, elle serait peut-être prolongée de quelques mois mais les médecins ne pouvaient s’avancer sur rien. Elle nageait dans l’inconnu et la peur et je la trouvais bien courageuse de m’en parler comme elle le faisait.

Après cette rencontre, j’ai mis 3 mois avant de recontacter Y. J’avais eu le temps de réfléchir, des mettre mes idées en place. Avant de le contacter à nouveau, je voulais être certaine de ma décision, pour ne pas revenir en arrière plus tard et lui faire subir un 2e abandon. Au début, j’y allais beaucoup plus pour C que pour lui. Le sort de C m’avait beaucoup touché et je me disais que je devais en profiter maintenant, le temps qu’elle était encore en vie. On ne savait pas combien de temps elle avait devant elle et je voulais vraiment prendre du temps pour la connaître.

Les premiers mois, j’allais les voir aux 2-3 semaines environ. C avait des traitements de chimio à faire et comme elle était faible, c’est moi qui leur rendait visite. Je ne trouvais pas ça évident au début, parce que pour Y, j’étais sa fille et il avait toujours espéré que je revienne dans sa vie. Il était fier de me présenter à tout le monde, de dire que j’étais sa fille. Quand j’arrivais, il me serrait dans ses bras mais j’étais vraiment mal à l’aise avec ça, pour moi c’était un inconnu que je devais apprendre à connaître. Il me disait qu’il m’aimait mais j’étais incapable de lui répondre quelque chose.

De voir l’entrain qu’il avait me faisait plaisir mais je trouvais qu’il entrait dans ma bulle un peu trop vite. Et d’entendre C me dire « ton père » quand elle parlait de lui me rendait aussi mal à l’aise, même si je savais très bien que c’était mon père pour vrai. Mais dans ma tête et dans mon cœur, « mon père » représentait M et pas Y. J’en ai discuté avec C, je lui ai dit que je n’aimais pas ça qu’elle me dise « ton père » et que je préférais qu’elle dise Y quand elle me parlait de lui. Elle a été très compréhensive et m’a dit qu’elle comprenait mon point, que ça ne devait pas être facile pour moi. Que bien qu’elle m’aime comme sa propre fille, et qu’elle ait vécu avec Y toute la peine qu’il avait eue quand ma mère s’est sauvée, elle était neutre par rapport à tout ça.

Je sentais que C me comprenait bien et son attitude a fait qu’à chaque visite, j’avais de plus en plus le goût de les revoir. J’ai pu connaître Y grâce à elle. Elle m’a vite fait confiance et m’a raconté le plus de choses possibles le concernant. Elle m’a parlé de ses parents, de son enfance, de ses frères et sœurs, de comment il a vécu le fait de me perdre, ce qu’il a fait pour essayer de rentrer en contact avec moi quand j’étais jeune.

Je la sentais neutre mais en même temps très impliquée et je voyais bien qu’elle avait souffert presque autant que lui dans cette histoire. Elle a toujours voulu avoir des enfants mais n’en a jamais eu à cause de moi. Quand ils se sont mariés, ça ne faisait que quelques mois que nous étions partis pour l’Abitibi. Quand il a réalisé qu’il ne me reverrait probablement plus, il a dit à C qu’il ne voulait pas d’autres enfants, qu’il en avait perdu un et qu’il ne voulait pas prendre le risque que ça lui arrive à nouveau. Pour être certain de ne pas changer d’idée, il est allé se faire vasectomiser. Et il lui a dit qu’il l’aimait assez pour la laisser partir si elle tenait absolument à avoir des enfants. Mais C l’aimait tout autant et elle a décidé de vivre avec cette décision.

Toute sa vie, elle s’est dévouée auprès de ses neveux et nièces, comme si c’était ses propres enfants. Elle n’avait pas d’enfant ma sa maison était toujours pleine. Elle travaillait dans un foyer de personnes âgées et elle était tout aussi dévouée envers eux. Elle les appelait affectueusement ses petits pépères et ses petites mémères. Elle faisait tout pour qu’ils soient bien et ils étaient en quelque sorte, eux aussi, les enfants qu’elle n’avait jamais eus.

Plus le temps passait et plus je prenais plaisir à aller les visiter. Mes visites se sont rapprochées et après quelques mois, j’allais les voir aux 2-3 jours. C avait subi divers traitements de chimiothérapie et elle était parfois très faible. Comme elle était malade, c’est toujours moi qui me déplaçais pour leur rendre visite. Y m’offrait souvent des petites attentions, on allait au resto et il payait toujours pour moi, il me donnait de l’argent pour payer une partie de mon gaz mais j’étais toujours mal à l’aise face à ça. Je voyais bien que ça lui faisait plaisir et que ce n’était pas une façon de m’acheter mais bien parce que je me déplaçais tout le temps et qu’il voulait que ça soit équitable. Mais comme je me suis toujours débrouillé seule dans ma vie, j’ai toujours eu de la misère à accepter un cadeau.

Y a pris sa retraite pour pouvoir prendre soin de C. Une infirmière allait à la maison passer 4 heures, 2 fois par semaine, pour donner un coup de main à Y, qu’il puisse décompresser un peu. Souvent, quand j’allais faire un tour, je disais à Y d’en profiter pour aller faire des commissions pendant que j’étais là. Ça l’aidait beaucoup et il était très reconnaissant. Et moi de mon côté, ça me permettait de jaser avec C, de me confier à elle et d’en apprendre toujours un peu plus sur leur vie à eux.

Je me sentais vraiment bien avec C, j’avais l’impression d’avoir une vraie relation mère-fille avec elle. Je repensais à mes années d’adolescence et je me disais qu’on aurait donc eu du fun elle et moi ensemble. Je l’aimais vraiment beaucoup et j’appréciais qu’elle soit dans ma vie. Je savais que ça ne donnait rien de revenir sur le passé mais je ne pouvais pas m’empêcher de penser que ma vie aurait pu être tellement différente. Je ne m’étais jamais bien entendu avec ma mère et avec elle, ça avait tout de suite cliqué. On avait un caractère très semblable et on aimait les mêmes affaires. Elle avait pratiqué beaucoup de sports, dont la balle molle et le hockey, tout comme moi. Elle aimait faire du 4 roues, du motocross et j’étais moi aussi une adepte de tout ça.

Je nageais dans un certain bonheur. Je ne regrettais pas d’avoir rencontré Y et de faire maintenant partie de leur vie. J’avais beaucoup d’affection face à C et mes sentiments étaient plus fort envers elle que ceux que j’avais envers ma propre mère. Et elle me considérait comme sa fille, elle m’aimait comme si j’avais été de son propre sang.

Même avec la famille de C, je me sentais appréciée et aimée. Et pourtant, en réalité, je n’avais aucun lien de parenté avec eux. Mais pour tout le monde, j’étais la fille de Y, la belle-fille de C et par conséquent, je faisais partie de leur famille. C’est bien de se sentir apprécié de la sorte, de ne pas se sentir de trop, de se sentir à sa place. Surtout quand dans ma propre famille, je me suis jamais sentie vraiment à ma place…