Fin mars. Ça fait déjà quelques semaines que je fais 200 km par jour pour me rendre au boulot et revenir chez mon frère. Heureusement, avec l’horaire que j’avais, j’évitais quand même assez le trafic, autant à l’aller qu’au retour. Sauf le vendredi… Je prenais parfois 2h pour faire le trajet alors qu’en temps normal, j’en prenais 1h. J’avais décidé de démissionner de mon travail, vu la distance qui me séparait maintenant de la maison. J’ai avisé ma patronne que je ferais encore 2 semaines et que je quitterais.
Pendant ma séparation, j’ai vécu toute la gamme des émotions possibles. Je suis rarement malade mais mon corps a toujours eu des réactions extrêmes quand j’ai un gros rush de stress ou de peine. Par exemple, quand je pleure, je finis toujours par vomir, c’est inévitable. Et le matin quand je me lève, ça m’arrive régulièrement de vomir, j’ai toujours été comme ça. Mon médecin dit que c’est peut-être un surplus d’acidité dans mon estomac et que ce n’est pas problématique. Et évidemment, comme j’avais beaucoup pleuré ces 3 derniers mois, je vomissais encore plus souvent.
Au boulot, je me plaignais souvent d’avoir mal au cœur et Josée, ma collègue, m’a dit en blaguant que j’étais peut-être enceinte. On a ri toutes les deux mais je savais que ça ne pouvait pas être ça. Ça faisait plus d’un an que j’avais arrêté la pilule avec S parce qu’on s’essayait pour avoir un bébé et ça n’avait jamais marché. Ma dernière relation avec S datait du 6 janvier et je me souvenais d’avoir eu mes règles depuis ce jour là. Et avec F, on avait toujours eu des relations protégées alors je savais que je n’étais pas enceinte.
Ce jour là, je n’y ai plus repensé mais sur le chemin du retour, ça m’est revenu en tête. J’étais certaine que non mais en même temps, la dernière fois où j’avais eu mes règles, ce n’était pas comme d’habitude. À ce moment là, je ne me suis pas posé de questions puisque quand on vit un gros stress, notre corps réagit de toute sorte de façon et il arrive qu’on saute un mois ou que ça nous débalance un peu. Mais comme ça me chicotait un peu, je suis allé à la pharmacie pour chercher un test.
Quand je suis arrivée chez mon frère, j’ai fait le test mais ce n’était pas concluant. C’était très pâle et j’étais vraiment pas certaine que je pouvais me fier au résultat. En regardant attentivement, je finissais par voir un + mais je me disais que c’était certainement pas fiable puisqu’on voyait pas grand chose. Je suis retournée à la pharmacie acheter un 2e test, différent du premier que j’avais fait. Je reviens chez mon frère, refait le test et cette fois ci, un gros + bien rouge est apparu.
La terre s’est arrêtée de tourner pendant un moment. C’était impossible… Ça voulait donc dire que j’étais enceinte de 12 semaines environ… Je n’y croyais pas, je ne voulais pas le croire ! Je suis sortie de la salle de bain et j’ai montré le test à mon frère. Je n’avais aucune expression, mon frère se demandait si j’étais contente ou pas. Ma première réaction a été de rire… mais je me suis vite mise à pleurer. Que pouvait-il m’arriver de pire maintenant ? Absolument rien… Et le pire, c’est qu’il fallait que je l’annonce à S…
Je suis partie en voiture pour me calmer un peu et me retrouver seule. Je n’arrivais pas à mettre mes idées une derrière l’autre, c’était mélangé dans ma tête. Comment ça se pouvait ?! Pendant un an on a essayé et ça n’a jamais marché et la dernière fois qu’on fait l’amour, bang !, je gagne le jack pot ! Qu’est-ce que j’avais fait de si atroce pour mériter tout ça ?!
J’ai pris mon courage à deux mains et j’ai appelé S. Dès que j’ai entendu sa voix au téléphone, je me suis mise à pleurer. Il m’a demandé ce que j’avais, peut-être qu’à ce moment là il croyait que je l’appelais en pleurant parce que je m’ennuyais de lui, je ne sais pas. Je n’arrivais pas à parler et après quelques secondes, j’ai craché le morceau. Un blanc à l’autre bout du fil et puis tout à coup j’entends « sais-tu qui est le père ? ». Quoi ?! Ai-je bien entendu ? Quel salaud, mais quel crétin !! Pense-t-il seulement que je l’aurais appelé si je n’avais pas été certaine que c’était lui le père ?! Comment osait-il me demander ça. Ce jour là, il m’aurait battu à coup de bâton que je n’aurais jamais eu plus mal que ça. L’avoir eu devant moi à ce moment là, c’est mon poing dans la face qu’il mangeait.
Il m’a demandé ce que j’avais l’intention de faire, de le garder ou pas mais j’étais tellement assommée que je ne savais pas du tout ce que j’allais faire. Le lendemain matin, il m’a téléphoné pour me donner les coordonnées de 2 cliniques d’avortement… sans même se demander si je voulais le garder. Dans ma tête, c’était clair que je ne voulais pas le garder. Je n’avais pas d’appartement, plus de meubles, plus de boulot et surtout, je n’avais vraiment pas envie d’avoir un enfant avec un homme qui me traitait de cette façon. Je ne désirais pas le garder, mais j’étais sidérée du fait que S prenne pour acquis que j’allais m’en débarrasser, sans même me poser la question.
Le lendemain matin, j’ai appelé ma patronne pour lui annoncer la nouvelle. Elle m’a répondu qu’elle me payerait mes 2 semaines de départ, de prendre soin de moi et d’en profiter pour mettre de l’ordre dans ma vie. Je l’ai trouvé très humaine, elle n’était vraiment pas obligée de faire ça. Ensuite j’ai appelé le numéro d’une clinique, en vue de l’avortement.
Mon frère essayait tant bien que mal de me consoler. Il m’a dit que peu importe ma décision, il allait me supporter et que si je le gardais, il allait m’aider. Je me souviens même que F m’a dit que si je le gardais, il était prêt à m’aider et l’élever comme son propre fils, même si ce n’était pas lui le père. J’étais abasourdi de sa réponse et je lui ai dit qu’il n’avait certainement pas pensé aux conséquences que ça impliquait pour me dire ça.
J’ai obtenu un rendez-vous quelques jours plus tard. À la clinique, on a une tonne de papiers à remplir et on nous pose plein de questions. On nous demande si on a une idée de la date où c’est arrivé, si on est consciente de ce que ça implique et si on est sûr à 100% de notre décision. Pour ma part, je n’avais aucun doute. Cet enfant là, je ne le voulais pas. Même si je désirais plus que tout avoir un enfant, ce n’était vraiment pas le bon moment, ni pour moi, ni pour lui. Je ne voulais pas donner la vie à un enfant et qu’on soit dans la misère tout de suite en partant. Je n’avais plus rien, pas de boulot, pas de logement, pas de meubles. Et qui aurait engagé quelqu’un enceinte, en sachant très bien qu’elle devrait partir quelques mois plus tard… personne.
Après la série de questions, on a un examen gynécologique à faire. Pendant l’examen, l’infirmière fait des drôles de regard et me dit qu’elle préfèrerait me faire faire une échographie. Je transfère dans une autre salle, j’attends quelques minutes et une autre infirmière arrive pour l’écho. Je pouvais voir un petit pois blanc sur le moniteur et l’infirmière m’a dit que c’était le fœtus. Je pouvais voir de mes yeux que j’avais vraiment quelque chose à l’intérieur de moi. Une fois l’examen terminé, je retourne dans la salle où j’étais initialement.
L’infirmière arrive avec les résultats et me dit que je ne suis pas enceinte de 12 semaines, mais plus de 7 ou 8 semaines, selon la grosseur du fœtus. Je lui dit que c’est impossible, que la dernière relation que j’ai eu avec S est le 6 janvier. Elle me demande si j’ai eu d’autres relations pas la suite, et je lui dit que oui, mais qu’on était protégé chaque fois, on avait utilisé le condom. Elle me répond que c’est certainement avec F alors, parce que le fœtus est trop petit pour que ça soit de 12 semaines.
Un coup de masse en plein front ! Moi qui pensais qu’il ne pouvait pas m’arriver pire, je m’étais mis un doigt dans l’œil jusqu’au coude !! Mon monde s’écroulait. Qu’allais-je faire ? Est-ce que je dis à S que ce n’est pas lui le père ? De toute façon, il pense lui aussi que c’est lui le père et que je n’en veux pas… Est-ce que je dis à F que c’est lui ? J’avais plein de questions qui planaient dans ma tête…
L’infirmière me donne un rendez-vous pour l’avortement. Je me rhabille, je quitte l’hôpital et je vais m’asseoir dans mon auto. J’ai encore une fois éclaté en sanglot. Pourquoi le mauvais sort s’acharnait-il autant sur moi ? Qu’avais-je fait pour mériter tout ça ? J’étais tout simplement dévastée…