Le journal de M

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Jeudi 15 Mai 2008 à 7h37

Retour sur ma colère intérieure… Je me souviens d’un devoir que la psy m’avait donné un jour. Je devais mettre des mots sur mes sentiments, mais j’en ai été incapable. J’avais passé la semaine à réfléchir à ce devoir mais je n’avais rien trouvé à écrire. Quand elle m’a demandé, au rendez-vous suivant, de lui énumérer ce que j’avais ressenti durant la semaine, ma liste était vide.

On a passé du temps à discuter de ce sujet et elle m’a demandé de lui résumer comment je m’étais senti durant la semaine. J’étais absolument incapable de définir mes sentiments, comme si je n’en avais pas. Pourtant, je savais que ce n’était pas le cas mais tous mes sentiments se résumaient à « ça me fait chier », peu importe quelle était la question. J’étais incapable de mettre des mots sur mes émotions et ça me frustrait. Comment un exercice aussi banal pouvait être une telle épreuve pour moi ? Je ne suis pourtant pas stupide, j’aurais du pouvoir faire ça très facilement…

J’étais incapable de trouver les mots pour moi, mais quand c’était pour répondre à quelqu’un qui m’avait fait mal, je n’avais aucun mal à trouver les mots pour le faire. J’avais une excellente mémoire et je retenais tous les détails et je faisais tout cela inconsciemment dans le but de m’en servir comme moyen de défense au besoin. J’analysais tout ! Les comportements, les paroles, les gestes, l’humeur des gens.

J’étais une excellente confidente, j’écoutais mes amis, je les conseillais et j’ai toujours été celle à qui on venait confier les secrets. Les gens savaient qu’ils pouvaient avoir confiance en moi et que je ne répétais jamais rien. Mais même ces confidences m’ont servi à attaquer. Comment peut-on être si blessante avec des gens qu’on aime et qu’on affectionne ? Quand j’attaquais, il n’y avait plus rien pour m’arrêter, c’était comme si le bouchon sautait et tout sortait. J’avais des paroles blessantes et je me sentais enragée, comme une bête qui a la rage et qui est prête à sauter sur sa proie. Dans ces moments là, c’est comme si je possédais le corps d’une autre personne, une personne méchante et cruelle. J’avais l’impression que ça me faisait du bien d’agir comme ça, pourtant après je me sentais coupable d’avoir dit de telles choses.

C’était comme si j’avais refoulé cette haine pendant un moment et une fois partie, je devais vider mon sac. J’ai en mémoire des fois où c’est arrivé et c’était vraiment incontrôlable, je ne pouvais pas m’arrêter. Mon cerveau était déconnecté et mon but ultime était de blesser, en disant le plus de choses que je pouvais. Et chaque phrase avait l’effet d’une bombe sur la personne qui était avec moi. J’étais incapable de me calmer, ça sortait tout seul.

Une fois la tempête calmée et une fois que je réalisais l’ampleur de ce que je venais de dire ou de faire, je me détestais. J’avais parfois l’impression d’avoir 2 personnalités complètement différentes. Une fille aimable, enjouée, souriante, serviable et drôle d’un côté, et de l’autre, une fille méchante, calculatrice, sournoise et cruelle.

J’ai essayé d’analyser ce comportement. Maintenant que j’en avais pleinement pris conscience, j’ai travaillé à chercher la source. Ça m’a pris pas mal de temps, mais je me suis rendu compte que j’avais pas mal toujours été comme ça. Avec ma mère, c’était assez difficile de discuter. Elle a toujours raison, ce n’est jamais de sa faute à elle et peu importe les arguments des autres, son idée est faite et ne change que très rarement.

J’étais une enfant douée à l’école, en avance sur les autres, et comme il était impossible de discuter ou de se justifier avec ma mère, j’ai peu à peu développer ce comportement là. Quand je m’en prenais à ma mère en paroles, elle se mettait à pleurer et de cette façon, j’avais réussi à attirer son attention… j’avais réussi à la toucher. J’ai donc enregistré cet automatisme dans mon cerveau. Action… réaction !

On a souvent eu des prises de bec ma mère et moi mais rien à faire, elle ne m’écoutait jamais. Et ça se passait toujours de la même façon avec elle. Tentative de discussion de mon côté, réponse négative de son côté, je revenais à la charge, elle se mettait à crier. Pour me faire entendre, je criais à mon tour mais comme ça n’avait aucune influence sur ma mère (elle criait encore plus), j’utilisais les mots et avec les mots, ça marchait à tout coup !

Ma mère n’a jamais été capable de discuter calmement. Une discussion avec ma mère, ça voulait dire crier. Je ne me souviens pas du nombre de fois dans ma vie où j’ai pu dire à ma mère d’arrêter de crier. Et je devais le faire en criant comme une défoncée parce que je ne m’entendais même plus parler. J’ai toujours détesté les lieux publics où il y avait beaucoup de gens à cause du bruit. Mon pire calvaire, c’était les rassemblements familiaux où tout le monde chante, tout le monde parle fort et fait des blagues. Les oreilles me bourdonnaient et j’en étais étourdi tellement ça m’agaçait.

Le plus ironique dans tout ça, c’est que j’ai moi aussi développé le réflexe de me mettre à crier quand j’avais une discussion animée. Pour moi, c’était comme si en criant, ce que je disais avait plus d’impact. Comme si la personne allait plus comprendre ce que j’allais dire. Quand on me faisait la remarque que je criais, je poignais littéralement les nerfs parce que dans ma tête, je m’entendais moi entrain de dire à ma mère qu’elle gueulait. Je me détestais… et pourtant, à chaque discussion houleuse que j’avais avec quelqu’un, je finissais toujours par crier.

J’ai mis beaucoup de temps à travailler sur moi-même. J’ai réalisé tout plein d’affaires en pas très long et psychologiquement, c’est très épuisant et c’est difficile de réaliser des choses comme ça, de les accepter et de les changer. Dans mon cas le changement s’est fait assez facilement, je dirais même que ça s’est fait tout seul, une fois que j’ai eu trouvé la source du problème. Je me sentais tellement bien, je me sentais légère… comme si pendant toutes ces années j’avais traîné un sac rempli de poids et que tout d’un coup on me l’enlevait.

Le changement ne s’est pas fait en une nuit, mais un jour j’ai vraiment réalisé que j’avais changé et que c’était pour toujours. J’étais maintenant capable de mettre des mots sur mes sentiments et d’expliquer comment je me sentais. Je ne me sentais plus rageuse à l’intérieur de moi, au contraire, je me sentais en paix avec moi-même, sereine. Maintenant, je suis capable de discuter et de rester calme. Et depuis, j’ai l’impression d’être plus apte à écouter les gens, à comprendre leur détresse, je suis plus empathique.

Pendant 30 ans, j’ai vécu avec la rage au cœur, l’envie de tout détruire sur mon passage. Comme si le fait de voir des gens heureux me ramenait en pleine face que moi je ne l’étais pas. Et comme je n’avais pas droit au bonheur, je me disais que les autres n’y avaient pas droit non plus.

Ma psy a changé ma vie à jamais… elle a su trouver où étaient mes faiblesses, trouver les mots pour me les expliquer, m’amener à des réflexions, me proposer des solutions sans me les imposer et m’écouter lorsque j’en avais besoin. Moi qui ai toujours détesté les psys, à celle-ci je lui dois ma nouvelle vie…